Cancer et chronicité

Cancer : maladie chronique ou chroniques d’une maladie ? [1]

Claude Jamart

Psychanalyste, Membre de l’Association Freudienne de Belgique et de l’Association Lacanienne Internationale

 

Un signifiant nouveau est arrivé …dans le discours de la cancérologie. Emane-t-il de la clinique qui est notre réel, où vient-il d’ailleurs et si oui de quelle origine est-il ? Cette question sera vôtre parce qu’étant à la retraite de la vie hospitalière, je ne suis plus en mesure d’en entendre, et donc d’en  dire quelque chose, mais j’espère que ce que je vais  vous proposer comme réflexion aujourd’hui vous permettra de soutenir cette  question.

Quand dans un discours apparait un nouveau signifiant qui pourrait devenir maitre et le réorganiser, il convient de s’interroger sur ce qu’il charrie avec lui, souvent à notre insu,  et sur les effets qu’il pourrait engendrer, tout autant à notre insu d’ailleurs. Effets réels sur le réel de la maladie et de la prise en charge, mais aussi effets  imaginaires et symboliques. Les nominations ne sont jamais anodines et la Genèse nous en a déjà fait entendre quelque chose.

Un exemple récent dans le discours social : celui du signifiant radical et de ses déclinaisons : radicaliser, radicalisé, radicalisation… et dont vous connaissez les succès et les effets de peur et de haine sur notre appréhension et notre lecture  du monde actuel.

Je précise que discours est ici entendu dans son acception lacanienne comme cette organisation langagière, spécifique du rapport d’un sujet aux signifiants et à l’objet, et qui non seulement le déterminent mais qui règlent également les formes du lien social, et les places, dans ce lien social. Lacan à distingué structuralement quatre discours: celui du Maitre qui concerne le commandement, celui de l’Universitaire  qui concerne le savoir, celui de l’Hystérique qui concerne le désir et celui de l’Analyste qui concerne le rapport à l’objet en tant que manquant.  Ces quatre discours forment ronde ensemble, organisant la permutation des places dans le social : celle de l’agent, de l’autre, du sujet et de sa vérité,  et de l’objet cause du désir et de la jouisance.  Lacan ajoutera un cinquième discours, celui du Capitaliste pour nous faire entendre les effets de l’économie  néolibérale  sur  l’économie libidinale, en ce que  «  l’économie de la dette qui enrichit les riches et appauvrit les pauvres  ne peut que déboucher sur la jouissance d’une économie de sacrifice et de cruauté ».[2]

Ne pensez pas que je vous parle d’autre chose que de clinique. La place que nous tenons à l’hôpital comme psy nous confronte à ces discours : celui de la science, qui fait force de loi de sa position d’autorité en raison de son savoir, celui de la gestion qui ne connait comme efficace  que la rentabilité financière et un profit souvent caché, celui des soignants rendus hystériques devant l’abolition de la dimension désirante de chacun .Et celui de l’analyste qui tente de faire entendre la vérité du sujet de l’inconscient  entendue dans la parole des patient.

Le sujet n’est pas l’homme, pas plus que l’individu, pas plus d’ailleurs que le je de la grammaire. Le sujet est  produit et causé par le langage. Et dans la clinique, c’est dans l’entre-les-mots,  quand glisse un lapsus, une inversion de lettre, qu’on peut en prêtant l’oreille en entendre quelque chose du sujet de l’inconscient. Je devrais d’ailleurs dire : en entendre-lire : puisqu’il s’agit de lettres.

Comme cet analysant qui voulant dire ’vignette clinique’ dira‘ clignette’. Clin d’œil peut-être ?…mais  à qui, à quoi ? Et si on prend en compte ce qui dans l’opération langagière s’est inversé et a chu,  on se retrouve à entendre, ou plutôt à lire :’ vit ‘ et ’ quette’ qui, comme nous savons, désignent tous deux le sexe masculin. Clin d’œil au Phallus alors ? Ou à l’analyste pour rappeler qu’à l’ordre phallique nous y sommes tous soumis ?

Venons- en à chronique

Ce n’est que par extension au 17esiècle qu’il sera  utilisé dans le discours médical,  dans le sens de ‘ fâcheux’, avec une idée de longue durée. Fâcheux : c’est-à-dire qui exige un effort pénible, qui est cause de déplaisir, qui porte préjudice, qui est contrariant, qui arrive mal à propos …La liste de ces désagréments est encore plus longue et ne constitue pas nécessairement  une bonne nouvelle à propos de cette nouvelle donne.

Avant cela, d’origine latine mais emprunté au grec, chronique désigne un type de recueil de faits historiques,  rapportés dans l’ordre de leur succession et présenté de façon chronologique. Orales d’abord mais aussi écrites, rappelez vous Joinville et Froissart, les chroniques sont pour le Moyen Age la seule  forme de l’histoire ; elles disparaitront ensuite au profit des mémorialistes. Sous la plume de Stendhal, devenues italiennes, elles seront récit, histoire, narration, écriture.

Ordre de succession, chronologie, écriture… en tous les cas dans la graphie de  nos pays occidentaux, je veux par cette série souligner  la dimension unidirectionnelle de linéarisation qu’apporte le mot chronique, ce mot que j’opposerai  ensuite  à d’autres façons, plus hétérogènes, poly, multiples, de considérer la temporalité.

Une incise : A coté d’une carrière professionnelle hospitalière dans un grand hôpital universitaire bruxellois et ce dans divers services hospitaliers, à coté aussi d’une pratique d’analyste ‘ en cabinet’, je rencontre depuis bientôt dix ans des collègues psy à Cotonou au Bénin et ce pour des échanges cliniques et théoriques: ils parlent de leurs cas, nous parlons de nos cas, et de comment chacun et chacune nous les pensons. Nous avons ainsi  été amenés  à considérer et mettre au travail de la théorie analytique des thèmes dont nous ne nous serions jamais saisis en Europe : la sorcellerie, en ce qu’elle organise la forme culturelle du symptôme, les rites [3] en ce que leur pratique constitue une part importante de la thérapeutique, la divination en ce que la consultation du Fa [4] à toutes occasions de la vie ressemble à nos pratiques interprétatives maniant équivocité et énigme, les mythes  en ce que ces grands récits cosmogoniques forment cadre de l’ensemble imaginaire et symbolique destiné à tenter de rendre compte du réel.

Ceci juste pour vous dire qu’il faut peut-être aussi considérer  que deux grandes figures mythiques planent sur ’chronique’ : Cronos et Chronos. C’est comme Dupond et Dupont, on les confond souvent,  leur différence ne tenant qu’à une lettre.

Cronos (sans h) est le roi des Titans et le père de Zeus ; Chronos (avec h) est un dieu primordial personnifiant le Temps  et la Destinée. Il est uni à la déesse Anankè qui personnifie la Nécessité. De leur  union naitront trois enfants : Ether, Phanes, et Chaos.

Chaos : celui qui dit la faille, la béance, et qui engendrera Gaia la terre, Tartare l’abime et Eros le désir. C’est intéressant, et très lacanien d’ailleurs, d’entendre que c’est de la faille, de la béance que nait le désir. Chronos apparait essentiellement dans les traditions orphiques qui ont évidemment Orphée comme initiateur, cet Orphée descendu aux Enfers à la recherche son épouse Eurydice.

« Ecrire, c’est se tourner vers Eurydice » dit Blanchot dans Le Livre à venir [5] ; celui même qui jadis avait  accompagné mes premiers pas en cancérologie et dans lequel j’avais trouvé sous le titre « La parole prophétique » quelques éclairages au sujet des effets du diagnostic chez les patients.

Sous le terme d’imminence, j’essayais de rendre compte de ce curieux rapport au temps dont témoignaient les patients au moment du diagnostic. Imminence: non pas entendu comme proximité temporelle avec un danger, mais ’un temps tout à la fois totalement absent et dans le même temps, un temps tout à la fois omniprésent. Sidération sans doute de la conscience de la continuité d’exister, mais peu, très peu de choses dans la littérature analytique pour m’éclairer. Plus tard dans la façon dont Lacan parlait de l’imparfait, j’ai trouvé des échos à cette idée d’imminence.

Parlant du stade du miroir, ce moment structurant de nouage des registres réel, imaginaire et symbolique, de reconnaissance de l’image du corps et de l’identification à cette image,  Lacan soulignera ce moment de retournement de l’enfant vers l’adulte qui le porte l’appelant comme témoin. C’est là, qu’évoquant la structure de ‘présence en tiers, qui ne se saisit que de n’être plus’,il fera  appel à ce qu’il nomme : le temps le plus ambigu de la morphologie du verbe en français : l’imparfait.  Il donne en exemple cette courte  phrase : « Un instant de plus  et la bombe éclatait » Duplicité d’une forme langagière qui ne permet pas, faute de contexte, de savoir si l’évènement est arrivé ou non. En clinique, nous savons tous l’attention que nous portons aux modes de conjugaisons de nos patients au sujet de ce qui les occupe. Ainsi de la maladie déjà ancienne, très ancienne, et qui est toujours évoquée au présent, comme dans une éternelle actualité. Ou des déclarations où les verbes restent à l’infinitif, témoignant de l’absence d’un sujet pour les assumer.

Blanchot m’avait ouvert des pistes de réflexions et de conduite : « La prophétie  n’est pas seulement une parole future. C’est une dimension de la parole qui engage celle-ci dans des rapports avec le temps beaucoup plus importants que la simple découverte de certains évènements à venir. Elle annonce un impossible avenir, ou fait de l’avenir qu’elle annonce et parce qu’elle l’annonce quelque chose d’impossible, qu’on ne saurait vivre et qui doit bouleverser toutes les données sures de l’existence. Quand la parole devient prophétique, ce n’est pas l’avenir qui est donné, c’est le présent qui est retiré et toute possibilité d’une présence ferme, stable et durable. C’est à nouveau comme le désert, et la parole aussi est désertique, cette voix qui a besoin du désert pour crier et qui sans cesse réveille en nous l’effroi, l’entente et le souvenir du désert.

Le désert, ce n ‘est encore ni le temps, ni l’espace, mais un espace sans lieu et un temps sans engendrement. Là on peut seulement errer et le temps qui passe ne laisse rien devant soi, c est un temps sans passé, sans présent, temps d’une promesse qui n’est réelle que dans le vide du ciel et la stérilité de la terre nue où l’homme n’est jamais là, mais toujours au dehors.

Quand tout est impossible, quand l’avenir, livré au feu, brûle, quand il n’y a plus de séjour qu’au pays de minuit, alors la parole prophétique qui dit l’avenir impossible, dit aussi le « pourtant » qui brise l’impossible et restaure le temps. »

A chacun, chacune,  cette question : dans la clinique, quand tout est retiré, comment assurer l’entente, assurer une présence ferme, stable et durable, et soutenir le « pourtant »  qui restaure le temps du sujet ?

Disons quelques mots de  la grande complexité des  temporalités humaines autres que chronologiques du point de vue de la psychanalyse.

Avec Freud nous disant que l’Inconscient ne connait pas le temps, nous aurions pu être débarrassés de la question. Mais avec le concept d’après coup, Freud nous détourne d’une appréhension  naïve selon laquelle ce serait ce qui est antérieur qui déterminerait ce qui est ultérieur. Avec la conception que des traces mnésiques peuvent n’acquérir tout leurs sens, toute leur efficacité,  que dans un temps postérieur à leur inscription, c’est toute la dimension de la temporalité et de la causalité psychique qui se  trouve modifiée. Le temps freudien serait donc à deux temps. Mais c’est sans compter avec les  trois temps du fantasme « Un enfant est battu »,  les trois temps de la grammaire de la pulsion : actif, passif et réflexif…et de leurs déclinaisons selon les différentes pulsions partielles : orale, anale, génitale, scopique et invocante.

J’ajouterai que ce temps d’après coup, qui est un temps rétroactif, est ce qui permet qu’il y ait continuité d’existence : là où on peut préjuger de ce qui va se passer, ce n’est pas au moment ou cela se passe, c’est dans l’antécédence Alors…pourra se dire : cela aura été.

Avec Lacan, s’étayant sur un petit sophisme [6] : celui des «trois prisonniers »devant deviner la couleur du disque, noir ou blanc, que chacun porte dans le dos pour être ensemble libérés, le temps devient logique en dégageant trois temps qui ne sont pas trois étapes chronologiques. Ces trois temps logiques permettent de rendre compte de ce qui relève de la temporalité dans la clinique analytique et dans la cure. Il s’agit de l’instant de voir, le temps pour comprendre et le moment de conclurequi sont chacun supporté par un sujet différent : pour l’instant de voir : le sujet impersonnel, pour le temps pour comprendre : le sujet indéfini réciproque, et pour le moment de conclure : le sujet de l’assertion sur soi-même. L’instant de voir est un temps sans durée, qui ne passe pas et dont les éléments sont identiques à eux-mêmes. Le temps pour comprendre comporte une durée qui est le temps passé avant de comprendre. Le moment de conclure est le temps du jugement porté dans la hâte et c’est aussi le temps de l’acte du sujet.Temps d’acte de parole qui engage réellement le sujet.

Pour terminer revenons à Chaos en faisant un détour par le Bénin, où toute émergence symptomatique s’accompagne tôt ou tard de cette  question : les rites ont-ils été faits ?  C’est de là que depuis quatre années nous mettons au travail ces questions : que pense la psychanalyse de la nécessité et des fonctions des rites ? Devons nous encore avoir des rites ? [7] Quelles écritures pour les rites contemporains ? [8]

J’avais avancé une hypothèse étayée sur une conviction intime fondée sur le fait d’avoir assisté ces dernières années aux cérémonies vaudou au Bénin, ainsi qu’aux cérémonies taoïstes à Pékin et à Wuhan. C’est le temps du mouvement du corps dans l’espace qui fait du rite une écriture par le corps, qui fait du rite un texte qui se donne à lire, en  inscrivant le rite dans un rythme, une présence, une quotidienneté. Ici se donnait à entendre le corps, un autre corps que celui de la maladie.

Le rythme, c’est une mise en forme, c’est ce qui met en forme quelque chose, sans que ce soit une formulation. Le rythme on peut le concevoir à partir de la peinture comme chez Cézanne, Rembrandt, Vermeer. Ce qui importe c’est de ne pas rester dans une abstraction du motif, de ne pas créer une dualité entre le motif et le fond : il n’y a pas l’un sans l’autre, sorte de protodialectique. De mise en tension. De mise en mouvement.

Le lieu du rythme, c’est quelque chose que traditionnellement on appelle le chaos : le chaos ce n’est pas l’informe, c’est au contraire le lieu où il y aura de la mise en forme. Henry Maldiney parle de « l’ouvert du chaos ». A cet ouvert du chaos, il pose deux sorties possibles : l’une comme vertige, l’autre comme rythme. Au commencement était le rythme, le rythme ce n’est pas la cadence, c’est quelque chose de personnel, de singulier. Rythme vital qui renvoie au tracé de l’écriture, de la peinture. Fond et motif sont pris dans le rythme et la présence c’est la manifestation même de ce fait qu’il y a du rythme.

Delà l’entente et le «  pourtant » qui brise l’impossible et restaure le temps, les temps hétérogènes et multiples, du sujet.

[1] Cancer et chronicité : une nouvelle donne ; 35eme Congrès de la Société Française de Psycho-Oncologie ; Nancy 14-16 novembre 2018.  Atelier 5 : Accompagnement de la chronicité : approche psychanalytique. Coordinatrices : Martine Derzelle, Cécile Glineur.

[2] René Major, Au cœur de l’économie, l’inconscient, Ed Galilée, 2014, Paris, p. 12

[3] « Devons nous encore avoir des rites ? » Le Bulletin Freudien N° 62/ 2017  Revue de l’Association freudienne de Belgique  et « Quelles écritures pour les ritualités contemporaines ?  Journée d’études du 24 mars 2018 à paraitre

[4] Un travail est en cours au sujet des pratiques de divination mises en rapport avec l’interprétation dans le cadre de la cure analytique et pour lequel une journée d’études est prévue pour janvier 2020.Si la question intéresse voir : Rémy Hounwanou, Le Fa, une géomancie divinatoire du Golfe du Bénin, Lomé, Nouvelles éditions africaines, 1984

[5] Maurice Blanchot, La parole prophétique, in Le livre à venir, Paris, Folio Essais, Gallimard, 1959, p.109 et suivantes

[6] Jacques Lacan, Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée : un nouveau sophisme, in Ecrits, Collection Le champ Freudien, Paris, Seuil, 1966, p.197-213

[7] Devons nous encore avoir des rites ? In le N° 62/2017 de la Revue Le Bulletin Freudien (Association Freudienne de Belgique) : ce numéro contient les Actes de la Journée d’Etudes du 19 mars 2016 ainsi que des textes ultérieurs suscités par cette journée

[8] Quelles écritures pour les ritualités contemporaines ? Journée d’Etudes du 24 mars 2018  à paraitre au Bulletin Freudien (Association Freudienne de Belgique) au premier trimestre 2019

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