Du devoir d’écrire

Communication faite au Colloque Soins Palliatifs à Domicile
Continuité et Transmission
ORPHEO ASBL, Soins continus en phase palliative
Centres de Santé Liégeois
Liège, 6 et 7 mars 1998
 
Claude Jamart

 

 

On ne se méfie jamais assez de ses amis.

Comme je ne me suis pas méfiée de Vanni Della Giustina quant à la sortie de l’hôpital, à l’issue d’un groupe de parole que nous venions d’animer ensemble dans une équipe soignante, il m’a demandé d’intervenir dans un colloque de soins palliatifs.

Le lieu de la demande a sans doute emporté la décision.

C’était celui de la sortie des ascenseurs, au premier sous-sol, face à l’entrée du lieu de culte, là où quelques mois auparavant nous avions assisté à une scène : ce jour-là, les patients avaient été priés d’aller se recueillir ailleurs.

Le lieu de culte était fermé – au culte tout au moins – mais largement ouvert aux stands de démonstration présentant les dernières avancées de la technologie en matière d’exploration gastro-entérologique.

La rutilance des modèles dernier cri n’avait d’égale que l’abondance des buffets : toute à ce miroitement, à cette brillance fascinante, la foule, nombreuse, se pressait.  Personne ne semblait interpellé par le caractère sacrilège de l’affaire.  Le Veau d’or était de sortie.

La suffocation de ma rage n’a pas été celle d’un “croyant”, encore qu’il faudrait s’entendre sur ce mot, mais bien celle d’un “soignant” devant le constat réitéré de l’absence de limite dans l’hôpital, où rien de l’humain, décidément, ne semblait pouvoir être élevé au statut de sacré, où rien non plus ne semblait pouvoir faire contrepoids à la toute-puissance de la science et de son appareil technologique et à ce que j’appelle l’irrésistible ascension des logiques marchandes.

Devant mon indignation, Vanni m’a dit :”Pourquoi ne chasses tu pas les marchands du
temple ?”

J’ai répondu que si dans le temple du libre examen on commençait à penser que je me prenais pour le Christ, mon sort institutionnel serait scellé.  Et à ce mot, la voix d’Antigone faisait écho.  La voix tue d’Antigone.

Mais comme il ne faut jamais souffler très fort sur les braises de la révolte pour que je grimpe sur les barricades pour y lancer quelques pavés, j’ai accepté d’être ici aujourd’hui.

Au-delà du caractère anecdotique de l’événement permettant de rendre justice aux auspices sous lesquelles ma présentation s’est inscrite, je vous demande surtout de l’entendre, cet événement, dans toute sa profondeur de meurtre du symbolique justifiant bien l’emploi de quelques pavés comme condition d’avènement du réel, comme condition de rencontre pour le sujet avec le réel.  De quoi nous sortir tous de notre léthargie.

Au prix de quelques “bris de glace”.

C’est en lecteur de Jean Paulhan que Roland Chemama dans son article “Le réel en un mot”[1], se souvient de l’anecdote de la glace brisée :

“En 1914 Paulhan est coincé, avec quelques autres soldats dans une maison à demi démolie sur laquelle s’acharnent deux batteries d’artillerie.

C’est assez impressionnant : “lumière d’éclipse, éclats ronflants à droite et à gauche, bruit d’orgue des obus et puis un cadavre qui vous regarde sans vous voir, un cheval éclaté”, de tous les côtés le désordre et la dislocation.

Impressionnant, mais comme un spectacle. Paulhan poursuit : “tout cela était étrange mais à certains égards merveilleux, que de feux d’artifice que de châtaignes et de girandoles, de crapaud et d’acrobates, de clowneries et de parade.

D’aimables figurants faisaient le mort à la perfection”.

Est-ce donc pour moi qu’on a monté tout cela ?

La guerre ne donne qu’une impression de farce, ou de cauchemar – une impression d’irréalité.  Impression de laquelle Paulhan ne peut se tirer qu’en donnant de grands coups de soulier dans une glace restée intacte.

“La glace se fendilla, s’écailla, puis s’écroula dans un grand bruit et je conçus très bien que je ne rêvais pas”.

Dans un dispositif comme celui-ci, utiliser un génocide comme pavé, ou comme coup de pied, a quelque chose d’indécent et d’abject.

Peut-être pas tant en raison de sa “mise en scène” entraînant avec elle cette part bien contemporaine de jouissance et de honte que donne le voyeurisme, même s’il ne s’agit que de mots, mais bien plus, en ce que le procédé, analogique, charrie avec lui une acclimatation toute insidieuse des représentations, une banalisation dont on ne mesure pas toujours les effets.

Ainsi de la dérive au fil de la plume journalistique des catastrophes humaines qui deviennent des catastrophes humanitaires, du nom des moyens mis en œuvre pour y répondre.  Hier matin, nous avons entendu que dorénavant il existe dans le langage des politiques un patient palliatif.  On peut se demander ce qu’est “un patient palliatif”.

Mais je n’allais pas si facilement me débarrasser de ce mot de génocide.

Non seulement il constituait la suite logique, extrême, de la métaphore concentrationnaire utilisée par les oncologistes au débat de mon travail en cancérologie : “Si vous voulez comprendre quelque chose au patient cancéreux, lisez donc Primo Levi” mais surtout il s’était imposé à moi comme premier mot d’un argument, en réponse à cette évidence militante du titre : Du devoir d’écrire.

Et c’est dans le temps de l’imminence que c’est écrit ce texte.

Cette imminence “du jamais arrivé qui arrive sans cesse, ce toujours déjà arrivé de l’énigme, dans la déchirure de l’instant“, comme dit Blanchot[2], qui est ce temps paradoxal “de l’antériorité de la mort par rapport à toute vie, confondue avec l’antériorité de la naissance“.

S’il est un génocide dans la médecine aujourd’hui et qui fait de l’hôpital un lieu potentiel de barbarie, ce n’est pas tant celui du sujet que celui de la mort.

Sans doute, meurtre des morts, car aucun lieu pour eux hormis celui de la morgue dont la filiation sémantique avec l’arrogance nous donne bien à entendre le dédain où l’institution exige de les tenir.  Et les interdits que les soignants transgressent pour malgré cela, dans le secret, maintenir quelques rites.

Mais surtout, meurtre de la Mort en tant qu’espace et fonction symbolique et dont témoigne jusqu’à la disparition du mot même remplacé par un sigle “D.C.D.” voire un signe “@”.

Comment pour nous soignants garder trace de nos morts, reconnaître et assumer leur legs d’homme et de femme et transmettre aux générations soignantes à venir ce non-savoir sur la mort en tant que structure d’avenir.

Alors si les livres constituent, comme le dit Danièle Sallenave, “le don des morts”[3], écrire devient pour le soignant un devoir éthique.

Une des façons de sauver la mort.

Ici pas d’échappée théorique défensive mais une réflexion qui s’origine et se fonde dans le face à face de la clinique : celui où il s’agit d’être liseuse de texte hospitalier.

Il fallait donc y aller de ce mot de génocide.

J’ai bien imaginé quelques dérobades rendant cependant compte des traces d’une transmission tout en m’autorisant à cette place de liseuse du discours hospitalier.

Comme de venir ici portant sur mon visage, le masque de récitant du théâtre antique et de cette position anonyme, hors scène, sur de hautes cothurnes, vous donner à entendre, en une longue mélopée intime les noms et les mots de ceux et de celles qui ont parlé et écrit pour m’instruire, de ceux et de celles qui sont morts pour m’instruire.

Colette – la petite fille aux allumettes, Annie Ernaux pour les “Armoires vides”, le tireur à l’arc, Robert Antelme pour “L’espèce humaine”, l’homme qui voulait mourir chez les Peuls, Duras décrivant le corps de Robert A, Dolores la douloureuse, Claudel pour le monologue de l’Ombre Double du “Soulier de satin”, l’homme à la moto et l’azalée en son jardin secret, Piccoli pour sa voix disant la première phrase de “La maladie de la mort”, Blandine la transparente, l’aveugle musicienne, Deleuze pour “Critique et Clinique”, Nathalie la petite fille silex contre silex, Blanchot pour le Dehors du désert, l’homme qui ne voulait pas une seconde fois gravir l’Everest, Barthes pour son “Fragment de discours amoureux” dont la solitude est si proche de celle du discours hospitalier…

Et d’autres, et d’autres…

En un infini recensement.

Et cette œuvre au noir du travail de la mémoire m’a fait me souvenir de ce registre qui se trouvait dans chaque salle, il y a trente ans quand j’étais jeune infirmière.

Registre des patients morts, que parfois nous regardions, les nuits oisives quand tous étaient endormis et que nous étions là, vigiles, veilleuses.

Et sur ces noms et prénoms, la plupart inconnus, nous nous racontions des histoires.  Qui étaient-ils ces hommes et ces femmes ?

Bien sûr quelques curieux assemblages patronymiques attiraient notre attention.  Les Lempereur prénommés Napoléon ou les Leroy, Albert, Léopold ou Baudoin, les Jean Bon ou autre Barbe Barbe nous confrontaient aux mystères de la nomination.

Mais aussi, des dates, dénonçant des vies si brèves, faisaient des liens avec des préoccupations soignantes bien actuelles.

Ainsi, par la parole à la veillée, quelques uns de la grande cohorte des morts se trouvaient reliés au monde des vivants.

Mais aujourd’hui dans nos hôpitaux, quels lieux pour cette mémoire ?

Ainsi, en début de semaine, j’ai interrogé le service des Archives à ce sujet : voici les réponses que j’ai reçues au téléphone.

–    Oui; il est possible d’obtenir un listing avec tous les patients décédés.  Si on le stipule dans la banque de données.

C’est pour une recherche ?

–    Oui; si le patient est décédé, on le trouve dans le DMU; dans le temps ? Ça se trouvait dans un autre système : le TPMS.

–    Un lieu de mémoire ?  Dites, c’est carrément Poltergeist que vous me racontez là.

–    Non; c’est une donnée comme les autres, sans caractère affectif.

–    Au début des archives ?  Un fichier ? Ah oui.

Non; pas de classement décès.

Oui; un classement vivant – avec le nom, le prénom, la date de naissance.

On retirait fin de mois les patients décédés, on estampillait avec une croix décès.

On les réduisait à leur plus simple expression sous forme de micro-fiche.

Et sans doute quelque chose de ce qui m’occupait a dû faire écho chez mon interlocuteur parce que sa dernière phrase a été :

–    Mais… Quel est votre nom ?

Mais tout ceci ne me permettrait pas d’assumer ma dette pour les mots d’Hélène Piralian : ceux de son article sur le génocide arménien[4]qui m’ont hantée plus que je ne le savais et que je voudrais faire contrechanter avec ce que je viens de dire.

Elle commence par cette question :

“Quelles sont les conditions pour qu’il puisse y avoir du symbolique, qu’un espace symbolique soit possible pour un sujet, mais aussi une famille, un groupe, un état ?

Symbolique qui se constituerait pour un sujet du savoir de sa mortalité et de la prise en compte de celle-ci en ce qu’elle ordonne et le désir et la vie.

S’interrogeant sur le but que se proposent les responsables d’un génocide, elle pose l’hypothèse” qu’au-delà du meurtre collectif des sujets singuliers, ce serait celui du symbolique lui-même et de sa transmission dont il serait question.

Ainsi la visée génocidaire serait celle de la mémoire signifiante collective qui structure l’humanité d’un groupe et qui y inscrit ses membres. Meurtre qui détruisant l’avant et l’après fait qu’il ne peut y avoir ni passé, ni futur.

Peut-on pour un groupe parler de déni, de forclusion de la fonction symbolique, déni qui se constituerait en un mythe collectif protecteur qui ne serait tenace que parce qu’il serait seul à imaginairement s’opposer au retour imaginaire de la destruction.

Le déni viendrait doubler la destruction, le meurtre collectif d’un effacement.

Ainsi en Turquie, après le génocide de 1915 ordre a pu être donné de détruire, dénaturer ou défigurer ce qui pouvait faire trace de l’existence passée d’Arméniens sur ce territoire qui fut le leur.

Ainsi furent détruits des monuments, effacées des inscriptions, interdite la langue, changé les noms et donné cet ordre symbole de cette volonté d’effacement : “Que soient labourés les cimetières” dont cet autre ordre “Que soient déportés tous les enfants en âge de se souvenir” n’est que le complément tragique.

Ce qui a permis à l’un des principaux responsables de ce génocide de déclarer en 1916 à l’ambassadeur des Etats Unis qui lui demandait ce qu’il comptait faire des Arméniens : “A quoi bon parler d’eux, nous les avons liquidés”.

A entendre “nous avons réussi à ce qu’ils n’aient jamais existé”.

Un rayé de la carte d’une carte qui n’a même jamais existé.

Ceci n’empêchant pas que depuis, dès qu’apparaissait une tentative publique d’inscription de ce génocide, comme levée de son déni, apparaissaient en même temps des menaces de mort.

Ceci plaçant les survivants dans l’impossibilité de s’inscrire sur la scène publique et les obligeant à constituer en mot d’ordre de survie l’effacement de leur propre trace.

Mais fait plus important, faute de mortalité possible pour les morts, la seule issue possible serait de les garder en soi (ni morts – ni vivants), garder leur mortalité en suspendant leur mort, en les incorporant, pour attendre un temps où leur mortalité serait possible et ainsi les empêcher, de disparaître comme n’ayant jamais été.

Il y aurait, pour chacun des survivants, bien au-delà des histoires personnelles de chacun comme une mort anonyme à conserver, un corps mort incorporé comme seule possibilité de garder trace, un corps mort à transmettre de génération en génération

Ainsi préserveraient-ils à leur insu et à tout prix, ce morceau de corps mort, gardé comme un morceau de mort symbolisable par où pourrait se rouvrir le symbolique et se mettre en mot l’innommable

Parce qu’ici on est dans l’innommable, là ou non seulement il n’y a plus d’histoire personnelle, plus d’histoire familiale, plus d’histoire collective, mais aussi plus de parole pour le dire.

Et donc plus de possibilité pour qu’un sujet puisse s’inscrire dans la chaîne signifiante où des vivants mortels, succédant dans l’ordre des générations à d’autres vivants mortels, reconnaîtraient leur mortalité, comme condition de vie.”

Il y a bien des analogies avec le statut de la mort à l’hôpital.

Si elle existe bien au plan réel et imaginaire c’est au plan symbolique que son inscription reste aléatoire, en suspens, difficile, malade.

Ce qui pourrait s’entendre comme un : “chez nous, on ne meurt pas”.

Alors écrire.

Ecrire – non comme nécessité – mais comme devoir éthique.

C’est à cela me semble-t-il, que Blanchot[5] nous convoque, quand de façon âpre et sans rémission il évoque ce devoir qu’est l’exigence de l’œuvre.

“Rimbaud, Mallarmé, Flaubert, Proust, Bataille, Arbaud, Becket – par ce qu’ils appellent “écriture” – attestent que la littérature, pour ne parler que d’elle, n’a jamais eu pour objet véritable que de révéler, représenter en mots ce qui manque à toute représentation, ce qui s’y oublie.

L’écriture est ce travail nourri de la chose exclue à l’intérieur, baignée de sa misère représentationnelle mais qui s’avance à la représenter, cette chose en mots, en couleurs.

Elle a toujours quelque valeur réparatrice du mal fait à l’âme par son impréparation qui la laisse enfant.

Il y a de l’impensable, du temps perdu toujours là, une révélation qui ne se révèle jamais mais reste là, une misère.”

Mais ce qui est vrai pour la littérature, est vrai aussi pour cette écriture “quotidienne” quand on s’y risque.  Cette écriture quotidienne, comme le carnet de Georges dont on parlait hier matin.

S’y risquer.  A l’écriture.

S’y risquer : c’est de ne pas savoir ce qui est à écrire avant de l’écrire. “L’écriture“, comme dit Duras[6], “c’est l’inconnu.  Avant d’écrire on ne sait rien de ce qu’on va écrire.  Et en toute lucidité.  Ecrire c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait – on ne le sait qu’après – avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. Mais c’est la plus courante aussi“.

Alors écrire, c’est non seulement accepter l’entame de la toute-puissance, écrire, c’est donner une adresse au désarroi, c’est de rien, avec rien, s’arrimer au silence de l’Autre.

Ecrire” dit Blanchot, “c’est se tourner vers Eurydice[7].

[1]     Roland CHEMAMA.

Eléments lacanieux pour une psychanalyse au quotidien. Ed. de l’Association Freudienne Internationale, 1994.

[2]     Maurice BLANCHOT.

Le livre à venir. Gallimard, 1959.

[3]     Danièle SALLENAVE.

Le don des morts – Sur la littérature. Gallimard, 1991.

[4]     Hélène PIRALIAN.

Génocide et transmission : sauver la mort. Dans LE PERE. Collection L’Espace analytique. Ed. Denoel, 1989.

[5]     Maurice BLANCHOT.

L’espace littéraire. Gallimard, 1955.

[6]     Marguerite DURAS.

Ecrire. Gallimard, 1993.

[7]     Maurice BLANCHOT.

L’entretien infini. Gallimard, 1969.

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