Incorporer ou dévorer?

Séminaire d’été 2015

Angela Jesuino

Je vais partir d’un problème, d’un tracas pour vous proposer une issue en m’appuyant sur une écriture topologique proposée par Lacan dans cette première leçon de l’Insu.

Il s’agit d’un problème d’écriture donc, d’écriture d’une clinique que j’essaye de dégager à partir de ma lecture de l’anthropophagie culturelle brésilienne.

Cette lecture m’a amené à proposer une distinction entre incorporation et dévoration pour rendre compte de la clinique des identités au Brésil mais qui à mon sens pourrait venir éclairer par ailleurs tout un pan de notre clinique contemporaine.

Avant que je puisse vous faire part de mes embarras et des mes tentatives d’écriture de cette clinique, il faudrait que je vous dise un peu plus pour que vous puissiez me suivre et qu’on puisse discuter ensemble de la pertinence de ce que je vais vous proposer comme écriture.

Ce que j’appelle la clinique des identités au Brésil met en exergue des identités multiples, labiles et mouvantes y compris en ce qui concerne les identités sexuelles.

En juin j’ai pu parler d’une carnavalisation de l’identité  ce qui est aussi une façon d’indiquer comment on se débrouille avec le Un  dans une culture métisse dans la chair et  dans la langue, polythéiste, syncrétique, multiple, pour finir.

Ma question était simple : comment ça se fait ?

Mon hypothèse est plus complexe : si nous sommes multiples, errants religieux, adeptes de la chirurgie esthétique et amateurs des mouvements de foule et du carnaval c’est que nous refusons l’Uncorporation, nous refusons l’identification, la soumission au UN. En suivant l’idéal anthropophage nous dévorons au lieu d’incorporer.

Je fais intervenir cette opération de dévoration, ici dévoration de signifiant, au même niveau que l’incorporation, celle qui définit l’identification première au père.

A partir de cette thèse découlent une série de conséquences qui font état de la prégnance de l’imaginaire dans la culture et dans la structure ce qui touche les identifications, la place du corps, la filiation et le type de nomination à l’œuvre.

Alors comment écrire cette clinique de la dévoration et comment écrire la prévalence imaginaire qui s’en déduit ?

Avec quels outils de l’écriture lacanienne ?

Il faut bien le dire, la logique des discours ne vient pas à bout de cette multiplicité ni de la prégnance de l’imaginaire.

À mon sens, seule la topologie de nœuds peut nous aider à écrire cette clinique tout en gardant noués les trois registres et ne pas nous embarquer dans une lecture déficitaire de la structure notamment du côté du symbolique.

J’ai déjà essayé dans un autre travail d’écrire un nœud qui rendrait compte de ce que j’appelle ici cette prégnance de l’imaginaire. Marc Darmon m’a dit : ça ne colle pas !

J’ai essayé d’écrire ce nœud, mais je n’ai pas réussi. Preuve d’une part que le nœud résiste, qu’il est une structure et qu’on ne peut pas faire n’importe quoi avec. Il est vrai qu’avec le nœud nous sommes invités à inventer, mais il ne faut pas confondre invention et imaginarisation du nœud,  fut-ce au prétexte de le faire « coller » à une clinique.

Je me suis alors appuyée sur le nœud que Jean Brini a proposé lors des dernières journées sur l’invention en topologie pour la clinique :

incorporer1

 

Je reprends ce nœud car il a plusieurs points d’écriture qui m’intéressent. Ces points concernent notamment les champs des jouissances, le place du sens et aussi le fait que les trois consistances ne sont pas dénouées, elles sont dissociées, ce qui n’est pas la même chose et donc n’ont pas les mêmes conséquences cliniques.

En ce qui concerne le champ de la  jouissance phallique, je cite Brini, « il n’est plus coinçable, il est réduit à un simple enlacement I-R ». Brini précise : « l’absence de rond symbolique du côté de qui reste de la jouissance phallique rend, nous semble-t-il, compte de l’impossibilité d’une inscription qui fasse limite »

En ce qui concerne  le champ de la jouissance Autre, « JA et a sont donc susceptible sans que rien ne vienne faire limite, de recouvrir tout le champ de l’imaginaire à l’exception du champ du sens qui reste intact dans cette opération »

Voilà les points d’écriture de ce nœud qui peuvent rendre compte de certains aspects de la clinique au Brésil comme j’ai essayé de vous en rendre sensibles.

Qu’est-ce qui continue à poser problème alors?

Deux points :

  • le fait que dans cette écriture du nœud à trois, c’est le rond du Réel qui vient surmonter le rond de l’Imaginaire alors qu’à mon sens en ce qui concerne le lien social et la subjectivité au Brésil il faudrait pouvoir écrire un nœud où c’est le rond de l’Imaginaire qui viendrait surmonter celui du Réel.
  • La possibilité que le rond du Symbolique glisse sur le rond de l’Imaginaire, car encore une fois il faudrait pouvoir écrire le contraire : que le rond du Symbolique puisse venir se glisser sous le rond de l’Imaginaire.

Pourquoi ?

Parce qu’il me semble que notre façon de tenir résulte d’un nouage qui permet à la fois d’imaginariser le symbolique et d’être dans cette tentative inlassable d’attraper le réel par l’imaginaire.

D’autre part, parce qu’il me semble que ce recouvrement par le rond de l’Imaginaire du rond du Réel et du Symbolique peut mieux rendre compte de la plasticité dans laquelle nous fonctionnons que ça soit du côté du corps très tôt voué à la chirurgie esthétique, au service d’une image toujours à parfaire, en métamorphose permanente – baroque oblige – que du côté de la nomination et de l’identité y compris sexuelle comme j’ai déjà signalé.

La différence entre le nœud proposé par Brini et celui qui j’aurai voulu écrire est peut-être aussi une façon d’écrire une différence importante entre les « occidentés » comme disait Lacan et les « américains », à savoir entre ceux pour qui le Nom du Père s’est détricoté en cours de route et ceux qui sont déjà née en plein  déclin.

Autrement dit en Europe, c’est le « discours » scientiste  et de l’économie libérale qui vient détricoter ce que le Nom du Père  avait  nouée auparavant alors que dans les Amériques, du fait même des conditions historiques de la colonisation, nous sommes nés modernes et du même coup de plein pied avec l’économie de marché, avec l’empire de l’objet et avec le déclin du Nom du Père.

Je me disais alors que si ce nœud à trois pouvait trouver son écriture, cela nous permettrait de lire la clinique subjective et sociale au Brésil autrement que dans une lecture  déficitaire du symbolique et nous permettrait également de déplier autrement les effets produits par cette prégnance de l’imaginaire.

Il s’agit ici d’une nouvelle tentative d’écrire cette clinique à partir de l’opération du retournement du tore. Mais cette fois-ci il s’agirait de faire une coupure dans le tore de l’Imaginaire qui viendrait dans ce cas recouvrir les deux autres registres celui du Symbolique et celui du Réel.

Cette écriture permettrait  ainsi de rendre compte topologiquement, à la fois de la prégnance imaginaire propre à cette clinique et de la fragilité de l’opération.

Mais qu’est-ce qui pourrait être une coupure dans l’imaginaire ?

Comment cela se traduit cliniquement ?

Est-ce que la problématique du métissage au Brésil pourrait venir nous éclairer sur cette coupure dans l’imaginaire ? C’est la seule piste que j’ai pour l’instant.

Cette coupure dans le rond de l’imaginaire rendrait compte de l’instabilité de la coupure, du fait que l’opération de retournement est sans cesse en train de se renouveler pour rendre compte de ce qui nous vient de l’Autre ? D’où notre multiplicité ?

Ce sont des questions neuves me semblent-il et auxquels je n’ai pas de réponse mais qu’il me semble il fallait poser dans le cadre de l’étude de ce séminaire, car il faut qu’il nous serve, qu’il nous serve à rendre compte de la clinique à laquelle nous avons à faire aujourd’hui.

En guise de conclusion une vignette clinique d’un cas de boulimie apaisée momentanément par l’apprentissage d’une langue étrangère, l’italien en l’occurrence, transfert inclus donc.

Alors, qu’est-ce qu’on dévore qu’est-ce qu’on incorpore ?

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