Transmission de la psychanalyse, ici et ailleurs.

Angela Jesuino

 

Je voudrais introduire mon propos rappelant ce que Charles Melman nous dit sans cesse concernant la transmission de la psychanalyse et que je vais reprendre ici à ma sauce comme un préalable à ce que je souhaite développer.

 

Ce que la psychanalyse a à transmettre n’est pas de l’ordre du Un de l’identification et encore mois du Un qui pourrait nous assurer une jouissance, avec en prime, son mode d’emploi.

 

Ce que nous avons à transmettre est de l’ordre du trou, de ce trou dans l’Autre que nous assure que nous sommes tous enfants du langage. Ce que nous savons –  et que chaque fin de cure nous apprend à nouveau, car nous avons tendance à l’oublier – est que chaque parlêtre est l’effet radical et strictement identique de ce même trou et ce malgré les particularités de son histoire, de sa culture ou de sa langue.

 

Dans ce sens, ce que la psychanalyse a à transmettre ici et ailleurs est de l’ordre de l’universel. Et c’est l’universel de ce trou – comme nous l’indiquait Charles Melman – qui rend certainement possible un travail collectif dans une association comme la nôtre qui a pour vocation d’être internationale. C’est ce qui nous permet en l’occurrence de causer ensemble.

 

Ceci étant posé, il se trouve que je reviens du Brésil où j’ai été invité pour faire « œuvre » de transmission de la psychanalyse. Ce qui n’est jamais gagné d’avance comme on sait. Cela ne va pas sans soulever un certain nombre de points qui me donnent une porte d’entrée assez formidable pour aborder la question qui va m’occuper ici ce matin et qui concerne plutôt les conditions de la transmission de la psychanalyse ici et ailleurs.  Il va de soi que j’aurais pu commencer la même phrase en vous disant :   il se trouve que je reviens du Chili ou d’Italie ou de l’Equateur ou de la Bretagne …

Et il est vrai que ces dix dernières années, je me suis un peu baladée et puis grâce à mes fonctions actuelles j’ai pu aussi rencontrer des collègues qui viennent un peu de partout et qui m’ont fait part en effet des enjeux divers, des formes, des impasses, des possibilités et impossibilités de la transmission de la psychanalyse ici ou ailleurs. Et puis je me suis posée la question suivante : que pouvons-nous apprendre de ces particularités ? De ces formes diverses de transmission et de résistance à la psychanalyse ? Je me suis également posée la question de savoir comment restituer ces questions à l’ensemble de notre communauté de travail?

Il ne s’agirait pas tant de faire un inventaire sur les différentes conditions de la transmission de la psychanalyse dans chaque contrée proche ou lointaine mais d’essayer d’en rendre compte à partir de ce qui j’appellerai ici une clinique de la transmissionou une psychopathologie de la transmissionen faisant le pari que cette clinique pourrait nous renseigner sur la situation de la psychanalyse dans le siècle et sur son avenir comme discipline et comme pratique.

Nous savons que toute transmission fait symptôme ou est symptôme, mais nous avons à nous interroger sur ce qui vient faire le lit de cette clinique de la transmission en ce qui concerne la psychanalyse. Cette clinique est à mon sens déterminée par le type même de savoir qui est en jeu, savoir qui n’est pas un savoir quelconque puisqu’il implique faire l’expérience de cette vérité, somme toute assez pénible, que dans le réel il n’y a personne. Nous pouvons penser que cette clinique est donc constituée des modes de défenses particuliers mis en place pour contrer cette vérité radicale. Comment ces modes de défenses se construisent-ils et à quelle échelle ?

Les conclusions de Lacan lors des journées de l’EFP consacrées à la transmission de la psychanalyse en juillet 1978 peuvent nous aider à continuer à nous interroger :

 

« Tel que maintenant j’arrive à le penser, la psychanalyse est intransmissible. C’est bien ennuyeux. C’est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé – puisqu’il faut bien qu’il soit forcé – de réinventer la psychanalyse.

Si j’ai dit à Lille que la passe m’avait déçu, c’est bien pour ça, pour le fait qu’il faille que chaque psychanalyste réinvente – d’après ce qu’il a réussi à retirer du fait d’avoir été un temps psychanalysant – que chaque psychanalyste réinvente la façon dont la psychanalyse peut durer »

 

Ce qui m’intéresse dans cette citation c’est d’avantage l’accent mis par Lacan sur la responsabilité de l’analyste que sur l’échec d’un dispositif. Cette responsabilité accrue de l’analyste me permet de mieux préciser ma question :si nous sommes les uns et les autres forcés à réinventer la façon dont la psychanalyse peut durer –  et cela est un enjeu fondamental, car il en va de la survie de notre discipline, de notre pratique – nous nous devons de nous poser la question de savoir comment cette réinvention se pose aujourd’hui et bien évidemment si les conditions de cette réinvention sont les mêmes partout. Ce qui implique une dimension forcément politique de la psychanalyse

 

Je vais continuer à déplacer, et même à délocaliser la question. Il s’agit d’un détour nécessaire, car il n’y a pas d’autre chemin que ce détour dit.Est-ce qu’un analyste qui travaille à Rome, à Recife ou à Paris se trouve dans les mêmes conditions pour réinventer la psychanalyse ? Les mêmes conditions pour la faire durer ? Il peut avoir les mêmes outils qui sont ceux que Freud et Lacan nous ont légués, mais j’insiste, se trouve-t-il dans les mêmes conditions ?Y compris pour soutenir son désir d’analyste ?Pour s’autoriser et assumer la responsabilité de son acte ?

 

Je crois que si nous pouvons soutenir que les outils sont les même là où la psychanalyse a droit de cité – et nous savons qu’elle ne peut pas s’exporter partout dans le monde soit par des raisons politiques, religieuses ou linguistiques – nous pouvons supposer que les conditions de cette réinvention ne sont pas les mêmes selon la géographie.

 

Autrement dit, la réinvention de la psychanalyse peut faire phi du type de lien social existant dans telle ou telle culture ? Y-a-t-il transmission de la psychanalyse en dehors des chicanes qui organisent le symptôme social ?

 

Cela veut tout simplement dire que l’analyste le mieux formé soit-il, ne peut pas se  cantonner à l’espace de son cabinet, recevoir ses patients, éventuellement lire Freud, lire Lacan ou qui il voudra, et penser qu’il fait de la psychanalyse s’il ne prend pas la mesure  du type de lien social à l’œuvre et du type de subjectivité à laquelle il a à faire.

 

Dans un texte de 57, La psychanalyse et son enseignement, Lacan écrit ceci : « Tout retour à Freud qui donne matière à un enseignement digne de ce nom, ne se produira que par la voie, par où la vérité la plus cachée se manifeste dans les révolutions de la culture. Cette voie est la seule formation que nous puissions prétendre à transmettre à ceux qui nous suivent. Elle s’appelle : un style ».

 

Reprenons le fil : On ne transmet pas la psychanalyse de la même façon au Brésil, en France ou au Maroc. Le polythéisme, la laïcité, le monothéisme ne témoignent pas de la même position du Un dans la culture et cela n’est pas sans effets en ce qui concerne la pratique et la transmission de la psychanalyse. Cela va certainement sécréter des modes de défenses particuliers au discours psychanalytique, d’autant plus que nous pouvons penser que les rapports avec les autres discours diffèrent dans tel ou tel culture.

 

Comment penser par exemple les conditions même de production du discours psychanalytique, la circulation des petites lettres qui viennent écrire les différents discours, lorsqu’il s’agit d’un type de lien social mis en place par le maitre colonial ?

 

Dans son rapport aux autres discours, dans quelle mesure le discours psychanalytique est-il entendable ou pas dans la cité, dans tel ou tel contexte ? Pouvons-nous dire par exemple qu’aujourd’hui en France nous savons nous faire entendre ?

 

Par quel chemin continuer à soutenir l’hypothèse du sujet de l’inconscient ? Quel type de résistance le discours analytique peut-il susciter à tel ou tel moment,  dans telle ou telle culture ? Sont-ils les mêmes ?

 

Si nous savons qu’aujourd’hui en France c’est à une pseudo scientificité que nous devons les attaques les plus féroces à notre discipline comme la polémique soulevée autour  du traitement de l’autisme nous le démontre, au Brésil, par exemple, c’est du champ du religieux que les résistances sont les plus offensives. Pour vous donner une idée, c’est aux députés de l’Igreja Universal do Reino de Deus(une église néo-pentecôtiste) que nous devons un projet de loi de réglementation de la pratique analytique. Car il faut le savoir, les offres de formation psychanalytique émanant des églises évangélistes sont très nombreuses. Pourquoi un tel intérêt de la part de ces églises pour le champ analytique ?  Pour esquisser une réponse il faut reprendre l’hypothèse de la psychanalyse comme un lieu de résistance d’un type nouveau: il s’agirait alors pour ces églises de venir déloger le réel là où il a encore fonction d’impossible.

 

Il se trouve aussi qu’aujourd’hui c’est d’avantage la topologie du nœud, qui est plus à même de rendre compte de certaines conjonctures, je pense évidemment au Brésil mais pas seulement, car la clinique contemporaine relève du même ressort.

 

Nous pouvons ainsi poser la question autrement : Comment faire valoir dans un certain type de nouage la dimension symbolique de la transmission ? Si la transmission ne peut s’écrire que du côté de l’imaginaire ou du réel, comment penser la réinvention de la psychanalyse ?

 

Ce sont des questions tout à fait cliniques, et qui relèvent encore une fois de la clinique de la transmission. Ainsi telle patiente brésilienne m’a répondu que si elle écrivait sur son corps, si elle se faisait faire des tatouages en allemand c’était à cause de son transfert à Freud. Transfert et transmission s’écrivant donc aussi sur le corps comme la filiation même, dans ce qui serait une confusion des registres qui n’est pas sans conséquences.

 

Il faudrait évoquer aussi les rapports de la transmission avec l’institution car comme vous savez cette question de l’institution psychanalytique n’a pas non plus la même presse ni le même fonctionnement partout. Nous pouvons par exemple nous demander comment fonctionne une institution analytique dans un lien social où la question de l’institution n’est pas instituée pas exemple ? Est-ce qu’il faut un coup de force ? De quel ordre ? Est-ce que ça passe d’abord par instituer l’Unstitution ? Vous voyez là, encore une fois, le type d’embarras qui peut se poser car l’institution analytique n’est pas vouée à instituer le Un mais plutôt à faire valoir le trou.« L’institution est plutôt un trou » nous disait Lacan. Mais nous ne sommes pas sans savoir par ailleurs ce que fait le quotidien de notre pratique : il y a plusieurs façons de rien vouloir en savoir et plusieurs façons de venir border ou obturer ce trou.

 

D’autre part, il va de soi que la transmission de la psychanalyse, la formation des psychanalystes et les institutions analytiques elles-mêmes, n’échappent pas aux mutations du lien social contemporain. Dans ce lien social de plus en plus marqué par le libéralisme économique et par le scientisme ambiant on peut se poser la question de savoir par où passe la formation de l’analyste ? Par où passe la transmission de la psychanalyse, sa réinvention ?

 

Que dire aujourd’hui du rapport au texte, à l’image et au corps ? Quid de la fonction de la lecture dans la formation des analystes ? Pour être psychanalyste il faut savoir lire : les textes fondateurs, son propre symptôme dans la cure, la parole du patient. Instance de la lettre dans l’inconscient nous disait Lacan. Fonction du Collège à l’ALI : apprendre à lire. Apprendre à lire Freud et Lacan, apprendre à lire ce que la parole a de l’écrit, apprendre à lire la lettre, apprendre à lire l’inconscient…

 

Cette question de l’importance de la lecture et de la lettre m’amène à soulever un autre point important de la clinique de la transmission qui est celui qui concerne les rapports de la transmission avec la traduction et aussi la question de la transmission entre les langues.

 

Là aussi il y aurait tant à dire sur la traduction de Freud en français, sur Lacan traducteur, sur la traduction de Lacan en brésilien, sur le choix de la langue dans laquelle on fait une psychanalyse et on transmet la psychanalyse dans des cultures bilingues (je pense aux Antilles et au Maroc par exemple). Bien évidemment que le choix d’une langue, que des choix de traduction épousent la clinique de la transmission, le type de symptôme social et subjectif mis en place.

 

C’est ainsi que plusieurs traductions de Lacan au Brésil figent son discours dans un discours du maitre vis à vis duquel faire valoir la propre virulence signifiante de la langue brésilienne, faire valoir sa lalangue plurielle et métisse, devient irrecevable. Dès lors impossible de faire entendre l’oralité du texte qui caractérise l’œuvre de Lacan et sa transmission.  Si les butées face au réel de la langue sont escamotées par des gallicismes et une pléthore des notes de pied de pages c’est la possibilité d’invention qu’on jette aux orties. Les variations de style de Lacan sont aussi abrasées au profit d’une forme savante qui vient gommer la plus part du temps ce qui peut relever dans son discours d’un langage familier ou cru.

 

Ce souci concernant la traduction peut venir accentuer au Brésil ou ailleurs la différence notoire entre une transmission qui s’opère comme effet d’une cure et celle qui ne passerait que par un transfert au texte, à un texte qui plus est, a perdu sa lettre. Bien évidemment que les effets de transmission ne sont pas du tout les mêmes, y compris parce que le type de transfert à l’œuvre ne sont pas du même ordre. Je pense ici à des choses très concrètes comme par exemple le ravage fait dans la clinique de l’enfant dans un certain milieu au moment où les analystes formés par des Kleiniens argentins pour la plus part, ont décidé d’importer la dernière théorie à la mode, lacanienne en occurrence, en introduisant tout d’un coup les séances courtes.

 

Ce qui me semble certain est que si la transmission s’articule uniquement comme effet d’un transfert au texte nous sommes plus facilement logés, voire aspirés, à la place de l’enseignant au sens universitaire du terme. On va enseigner Lacan ou Freud ou on va vouloir s’approprier un savoir qui a valeur de savoir constitué. Ou encore comme dans certains cas de cette clinique de la transmission on va importer le savoir psychanalytique comme un savoir quelconque. Dans tous ces cas de figures, la position de maîtrise n’est donc pas loin et l’articulation entre théorie et clinique s’avère être plus difficile et hasardeuse.

 

Voilà un peu par le biais de ces quelques points ce que j’entends par les conditions différentes de la réinvention de la psychanalyse pour qu’elle puisse durer.

 

Il va de soi que selon le cas, les chemins de cette réinvention seront divers et plus au moins praticables ou heureux.

 

L’examen attentif des conditions qui ont favorisés ou pas les effets de transmission ne peut qu’apporter une contribution décisive à notre réflexion, et si nous tenons en compte la dimension internationale de notre association, cette réflexion collective ne peut être que plus riche, même si nous savons, et j’insiste là dessus comme je peux, que le trou par lequel nous sommes concernés, et là peu importe la géographie, c’est le même pour tous, « c’est le trou où nous sommes tous en train de tourbillonner simplement du fait  d’habiter le langage » comme nous le rappelle Lacan.

 

Voilà le type de question que je voulais mettre sur la table de discussion et qui concerne bien entendu l’universel et le particulier de la transmission de la psychanalyse ou plutôt  – pour reprendre Lacan- de sa réinvention pour qu’elle puisse durer. Je crois que le plus souvent nous refoulons que la psychanalyse est périssable et que sa survie dépend de chacun d’entre nous, de ce que nous sommes capables de faire pour faire valoir les conséquences de la  vérité qu’elle comporte.

 

Je vais rapidement conclure par un mot de Lacan dans « La Troisième » et dont je voudrais me servir pour nous laisser éveillés en ce qui concerne notre responsabilité dans la transmission possible ou impossible de la psychanalyse.Il nous dit ceci : « Le piquant dans tout ça, c’est que ce soit le réel dont dépende l’analyste dans les années qui viennent et pas le contraire. Ce n’est pas du tout de l’analyste que dépend l’avènement du réel. L’analyste, lui, a pour mission de le contrer.  Malgré tout, le réel pourrait bien prendre le mors aux dents, surtout depuis qu’il a l’appui du discours scientifique »

Ce texte date de 1974, d’il y a 41 ans déjà. Je crois que nous pouvons nous dire que le futur est déjà là. Parlons donc au présent : comment transmettre la psychanalyse quand le réel prend le mors aux dents ? En avons-nous pris parfaitement la mesure ?  Dans quelle clinique de la transmission cela va-t-il nous engager ?

 

Clermont Ferrand, le 31 mai 2015

 

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